La compassion dans la famille comme solution au sentiment d’épuisement et aux tensions conjugales

La pression maternelle : comprendre les mécanismes et trouver des solutions

La maternité, souvent idéalisée, peut devenir une source de souffrance face à l’injonction sociale de perfection. En croisant les travaux de Donald Winnicott (La mère suffisamment bonne) et Claudia Fliess (Toutes les mères sont folles), cet article explore les racines de cette pression et propose des pistes pour retrouver sérénité et authenticité, en intégrant le rôle du père, la dynamique compassionnelle et le concept philosophique de Koinonia.

Plan: 

La pression maternelle : comprendre les mécanismes et trouver des solutions
Les conséquences psychologiques et relationnelles
Le rôle du holding et du portage pour apaiser la pression
L’approche systémique : partager la charge, changer les normes
La dynamique compassionnelle : vers une politesse authentique envers soi et l’autr
La koinonia : un pilier philosophique pour la famille contemporaine
Conseils pratiques pour alléger la pression
Conclusion générale

Les sources de la pression maternelle

Il y a peu les enfants s’élevaient comme des chèvres. On les mettait au monde et ils grandissaient au milieu de la famille  et de tout le monde, simplement. Comme la chèvre de Monsieur Seguin et des fois, ils se faisaient manger.

Depuis Françoise Dolto nous a dit que le bébé est une personne. !?!

Alors peu à peu , pères et mères ne sont pas venus à la conscience relationnelle dans la parentalité , mais se sont chargés volontairement des injonctions de l’élever, de l’éduquer en respect de sa dignité de personne. Il s’agissait de l’amener à être un humain libre responsable et en paix. Quel challenge ! ( surtout pour des parents qui ont du mal à sentir authentiquement leur liberté, de mesurer la portée de leurs responsabilités et de vivre la paix en plénitude!)

En même temps, Les parents ont reçu l’injonction de réussir leur vie. En même temps ? Oui, en même temps, les femmes ont reçu l’injonction de réussir aussi leur accomplissement professionnel.

Pour réussir au travail, il faut travailler comme si on n’avait pas d’enfants. (Sinon, Bing, attention au plafond de verre!)  Pour ne pas faire d’erreur majeure avec son enfant, il faut s’engager auprès de son enfant comme si on n’avait pas de travail. Et si la mère s’occupe un petit peu d’elle-même, alors c’est du temps qu’elle prend à la fois à son travail et à ses collaborateurs et à son enfant et à son équilibre futur. Et alors, forcément, elle culpabilise. Dans tous les cas, la mère culpabilise. Dans tous les cas, la mère souffre de sa culpabilité et se sent insuffisamment bien.

Claudia Fliess nous décrit une société exigeant des mères qu’elles soient « à la fois aimantes, performantes, épanouies, tout en restant femmes, professionnelles et compagnes » .

Tout être humain équilibré est à l’écoute de ses sentiments pour répondre à ses propres besoins. C’est le cas de nos enfants qui nous demandent sans complexe ce dont ils ont besoin.

Et la mère est une ancienne petite fille qui écoutait ses besoins, une ancienne jeune femme qui écoutait ses besoins. Et quand elle devient mère, au moment même où l’œuf est fécondé, ou même dès qu’un projet parental se dessine, d’un seul coup, son corps ne donne plus la priorité à ses propres besoins physiologiques, mais va donner la priorité aux besoins physiologiques du désir de maternité ou de l’enfant . Quelle folie que d’inverser ainsi jusqu’à l’intime même de nos processus biologiques ! La mère peut aller jusqu’à développer des carences physiologiques pour nourrir en premier lieu son fœtus. Et plus tard ? Eh bien, si l’enfant pleure la nuit,  même si la mère est fatiguée et dort profondément, elle va se réveiller pour donner la priorité aux besoins de protection de son enfant. Même sa biologie s’en mèle : si son taux d’ocytocine est bien monté comme il le peut avec beaucoup de portage de l’enfant, beaucoup de caresses du père, un bel entourage affectif et matériel alors elle va se réveiller un poil de temps avant l’enfant qui pourra faire entendre ses besoins juste en bougeant dans son lit, et la mère l’allaitera avant qu’il ne se soit fatigué à pleurer et 15 minutes après, il a tété, il est changé, il se rendort et elle aussi et on dira toute sa vie qu’il était un enfant facile et aimable et on aura paré aux premiers risques de troubles de l’attachement. Apparemment ce serait facile et naturel.
Les femmes, en particulier, sont sommées d’être « à la fois aimantes, performantes, épanouies, tout en restant femmes, professionnelles et compagnes » (Fliess, 2019, p. 24).
Et cela rend le facile et naturel impossible.

L’héritage psychique

Winnicott souligne que la préoccupation maternelle primaire – un état d’empathie intense permettant à la mère de répondre aux besoins du nourrisson – est une « maladie normale » temporaire 34. Cependant, lorsque cette empathie se mue en obsession de perfection, elle devient toxique. Il rappelle :

« Un environnement trop bon prive le bébé de la possibilité d’éprouver des envies et de se manifester » 31.

Cette quête d’un idéal fantasmé ( inatteignable donc) génère un sentiment d’échec permanent et une culpabilité paralysante, parfois jusqu’à l’épuisement.

Les conséquences psychologiques et relationnelles

Hypervigilance, épuisement et isolement

La pression sociale place les mères en état d’alerte chronique. La théorie polyvagale (Porges, 2017) explique que le stress parental active le système nerveux autonome, déclenchant hypervigilance, irritabilité, tensions conjugales et isolement. Fliess (2019) observe que « l’injonction à incarner un idéal surhumain génère culpabilité et épuisement » (p. 41).

Le risque du « faux self »

Winnicott (1971) met en garde contre les mères « trop bonnes » qui, en cherchant à combler tous les désirs de l’enfant, l’empêchent de développer un vrai self autonome :

« Un environnement trop bon prive le bébé de la possibilité d’éprouver des envies et de se manifester » (Winnicott, 1971, p. 72).

Dévalorisation et perte de confiance

La pression à la perfection entraîne une perte de confiance en soi, une anxiété chronique, et parfois une dépression post-partum ou des tensions conjugales. Les mères finissent par croire qu’elles ne sont jamais « assez bien », ce qui alimente un cercle vicieux de culpabilité et d’épuisement

Le rôle du holding et du portage pour apaiser la pression

Le holding : contenir et sécuriser

Le « holding », selon Winnicott, c’est la capacité à contenir physiquement et psychiquement l’enfant, à répondre à ses besoins sans chercher à anticiper ou contrôler excessivement :

« La mère suffisamment bonne n’est pas parfaite, mais elle offre un environnement tout juste acceptable » (Winnicott, 1971, p. 35).

Le holding, c’est aussi offrir une présence stable et rassurante, qui permet à l’enfant de se sentir en sécurité, et à la mère de se recentrer sur l’essentiel, loin des injonctions sociales.

 Le portage physique et psychique : retour à l’authenticité

Le portage physique (tenir, bercer, porter l’enfant) et psychique (soutenir, contenir émotionnellement, être attentif aux besoins internes de l’enfant) recentrent la relation parent-enfant sur la qualité du lien, et non sur la conformité à des normes extérieures :

« Le respect du développement psychomoteur passe par le portage psychique comme physique, y compris lorsque la diversification a débuté » (Fliess, 2019, p. 93).

Le portage permet de :

  • Réduire l’anxiété liée à la conformité,
  • Préserver la santé mentale du parent,
  • Favoriser une parentalité plus authentique et épanouie.
  1. c) La régulation émotionnelle et la sécurité intérieure

Le holding et le portage agissent comme des régulateurs neurophysiologiques :

  • La respiration profonde, le contact physique (câlins, portage) activent le système parasympathique, réduisant le stress (Porges, 2017).
  • L’auto-compassion (« Je fais de mon mieux, et c’est suffisant ») aide à sortir du discours intérieur critique.

L’approche systémique : partager la charge, changer les normes

L’approche systémique rappelle que la parentalité ne se vit pas en solo. Winnicott insiste :

« Un bébé ne peut pas exister tout seul, il fait essentiellement partie d’une relation » (Winnicott, 1971, p. 14).

Fliess (2019) encourage à dénoncer les standards irréalistes et à partager les responsabilités, que ce soit en impliquant le partenaire, la famille, ou en rejoignant des groupes de soutien :

« Les mères réalisent que leurs doutes sont universels, et non des preuves d’échec » (Fliess, 2019, p. 112).

parent suffisamment bonInviter le père dans le holding : une co-parentalité compassionnelle

Traditionnellement, le holding a été pensé comme une fonction maternelle. Pourtant, Winnicott reconnaît l’importance de l’environnement global de l’enfant, incluant le père ou tout autre adulte proche. Aujourd’hui, il est essentiel d’inviter le père à rejoindre la mère dans cette attitude physique et psychique de holding, non seulement envers l’enfant, mais aussi envers la mère.

Le holding du père envers l’enfant
Le père, par sa présence physique (portage, câlins, soins quotidiens) et psychique (écoute, contenance des émotions, encouragement), participe activement à la sécurité affective de l’enfant. Il offre une autre couleur de présence, complémentaire à celle de la mère, et contribue à la construction d’une base d’attachement solide.

Le holding du père envers la mère : un geste de compassion
Soutenir la mère, c’est aussi la « porter » psychiquement : reconnaître ses efforts, valider ses émotions, offrir des temps de relais, encourager ses moments de repos ou d’épanouissement personnel. Cette attitude de compassion mutuelle permet d’alléger la charge mentale et émotionnelle, et de sortir du schéma sacrificiel traditionnel.

« La mère a besoin d’être portée à son tour, pour pouvoir porter son enfant. » (Inspiré de Winnicott, 1971)

La dynamique compassionnelle : vers une politesse authentique envers soi et l’autre

La parentalité et la conjugalité sont des espaces où la fatigue, la frustration et les malentendus peuvent surgir. Il est précieux d’installer une dynamique compassionnelle, où chacun s’engage à être bienveillant envers soi-même et envers l’autre.

Politesse envers soi
Reconnaître ses propres limites, s’accorder des pauses, s’autoriser l’imperfection. Cette politesse non feinte envers soi-même est la première étape pour pouvoir offrir une présence authentique à l’autre.

Politesse envers l’autre
Écoute active, reconnaissance des efforts de l’autre parent, gratitude, capacité à demander pardon ou à exprimer ses besoins sans jugement.

Investissement pour être la meilleure version de soi
L’objectif n’est pas la perfection, mais de tendre vers une version « suffisamment bonne » de soi, qui permet à l’autre de faire de même. Cette dynamique favorise un cercle vertueux : plus chaque parent prend soin de lui-même et de l’autre, plus il est disponible pour l’enfant et pour la relation de couple.

La koinonia : un pilier philosophique pour la famille contemporaine

Les notions de compassion familiale (Neff & Germer, 2019)  ou  de co-régulation émotionnelle (Tronick, 2007) sont reconnues comme des facteurs de résilience et de bien-être familial, rejoignant l’esprit de la koinonia. La parentalité collaborative (co-parenting) et les pratiques de pleine conscience en famille (Kabat-Zinn, 2016) sont étudiées pour leur impact sur la régulation du stress et la qualité des interactions.

La notion de koinonia, héritée d’Aristote, désigne la communauté, la participation et le partage authentique. Dans l’éthique aristotélicienne, la koinonia est le fondement de la vie sociale harmonieuse, basée sur la réciprocité, la bienveillance et la recherche du bien commun.

Je vous propose de rejoindre cette inspiration des plus anciennes, qui donne une dimension anthropologique à ces observations et propositions. La koinonia comme horizon philosophique dans la guidance parentale nous offre un cadre inspirant pour penser la parentalité comme une aventure collective, compassionnelle, et régulatrice à la fois sur le plan émotionnel et physiologique.

Pensez y comme à un petit mot magique tout simple qui invite à « donner le meilleur de soi afin que chacun des autres puisse donner le meilleure de lui même »  et qui invite simplement à la maturité, la compassion, la politesse, la fidélité et l’adaptation sereine aux besoins de chacun.

Appliquée à la famille, la koinonia devient un pilier de la conjugalité et de la parentalité :

  • Elle invite chaque membre à participer activement à la vie commune, à partager les responsabilités et à soutenir l’autre dans ses vulnérabilités.
  • Elle encourage la co-construction d’un climat de confiance, de respect et d’entraide, où chacun peut « donner le meilleur de soi » sans crainte du jugement.

« La koinonia familiale, c’est le choix quotidien de la solidarité, de la politesse du cœur, et de la recherche d’un équilibre où chacun, parent comme enfant, peut s’épanouir. »

Conseils pratiques pour alléger la pression

  • Acceptez l’imperfection : Les « petits ratés » parentaux sont bénéfiques et aident l’enfant à s’adapter à la réalité.
  • Pratiquez le portage et le holding : Offrez une présence physique et émotionnelle, sans chercher la perfection.
  • Partagez vos émotions et demandez de l’aide : N’hésitez pas à parler de vos difficultés à votre entourage ou à des professionnels.
  • Pratiquez l’auto-compassion : Soyez aussi bienveillant(e) avec vous-même qu’avec votre enfant.
  • Ralentissez et priorisez la qualité du lien : Privilégiez les moments de connexion authentique, même simples.
  • Pratiquez l’écoute active et la gratitude au sein du couple et de la famille.
  • S’informer sur la co-régulation émotionnelle et la pleine conscience parentale.
  • S’accorder des temps de pause et de ressourcement en solo ou en duo.
  • S’inspirer de la koinonia pour bâtir une communauté familiale solidaire et bienveillante.

Conclusion générale

Inviter le père à rejoindre la mère dans le holding, instaurer une dynamique compassionnelle, et s’inspirer de la koinonia, c’est ouvrir la voie à une parentalité et une conjugalité apaisées, authentiques et solidaires.
Chacun, en étant « suffisamment bon », contribue à la santé émotionnelle de la famille et à l’épanouissement de tous ses membres.

« Toutes les mères sont folles… et c’est tant mieux ! » (Fliess, 2019, p. 9)
« Le véritable holding n’est pas un exploit, c’est une présence qui dit à l’enfant : « Je suis là, et tu peux exister tel que tu es » » (Winnicott, 1971, p. 38).

Références bibliographiques

  • Fliess, C. (2019). Toutes les mères sont folles. Paris : Albin Michel.
  • Winnicott, D. W. (1971). La mère suffisamment bonne. Paris : Payot.
  • Porges, S. (2017). The Pocket Guide to the Polyvagal Theory: The Transformative Power of Feeling Safe. New York : W. W. Norton & Company.
  • Neff, K. & Germer, C. (2019). The Mindful Self-Compassion Workbook. New York : Guilford Press.
  • Tronick, E. (2007). The Neurobehavioral and Social-Emotional Development of Infants and Children. New York : W. W. Norton & Company.
  • Kabat-Zinn, J. (2016). Mindfulness for Parents. London : Piatkus.

 

  1. https://www.jdpsychologues.fr/lire/toutes-les-meres-sont-folles
  2. https://www.psychologue-montpellier34.fr/2019/01/07/winnicott-la-mère-suffisamment-bonne/
  3. https://psy-enfant.fr/winnicott-mere-suffisamment-bonne/
  4. https://www.vittoz-irdc.net/sites/vittoz-irdc.net/IMG/doc/winnicott-psychogenetique.doc
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mère_suffisamment_bonne
  6. https://psy-enfant.fr/holding-donald-winnicott/
  7. https://charlotte-bergerot.fr/donald-winnicott-quest-ce-que-le-holding/
  8. https://psy-enfant.fr/donald-winnicott-la-preoccupation-maternelle-primaire/
  9. https://www.psychanalyse.be/ressource/donald-woods-winnicott/
  10. https://artdutoucher.net/le-holding-et-le-shiatsu-une-pratique-de-contenance-et-dancrage/
  11. http://www.mons-psychologue.com/blog/articles/le-holding.html
  12. https://www.gynger.fr/porter-la-mere-et-son-bebe-la-clinique-du-holding/
  13. https://www.psychologue.net/articles/limportance-des-soins-maternels-dans-la-construction-de-la-confiance-en-soi
  14. https://www.lesprosdelapetiteenfance.fr/article/le-portage-physique-et-le-portage-psychique-dans-un-groupe-de-bebes/
  15. https://lps-aix.com/les-effets-de-la-pression-sociale-sur-le-comportement-individuel/
  16. https://www.medoucine.com/blog/se-liberer-des-attentes-sociales-et-culturelles/