La balade d’Emma l’imparfaite ou Comment une procrastinatrice géniale découvrit que l’efficacité était un piège à cons
Une fable contemporaine en sept mouvements et demi, inspirée d’une séance de thérapie vraie comme un coup de poing dans un gant de velours
Premier mouvement : Emma au pays des listes perdues
Il était une fois Emma, qui était belle et astucieuse mais simplement fatiguée d’être elle-même avec tant de constance. Emma, l’organisatrice désorganisée, la planificatrice qui planifiait de planifier, vivait dans un appartement où les listes proliféraient comme les champignons après la pluie.
Car enfin, se disait-elle en contemplant ses post-it multicolores qui tapissaient les murs tel un arc-en-ciel bureaucratique, si Dieu avait voulu que l’homme soit efficace, il lui aurait donné des tentacules et un cerveau de pieuvre. Et elle sentait bien qu’elle aurait pu avoir un doctorat en management divin des ressources humaines pour une telle découverte. Mais Emma n’était qu’une bipède ordinaire affligée d’un cortex préfrontal capricieux et d’une fâcheuse tendance à transformer chaque tâche simple en odyssée homérique.
Ce matin-là, comme tous les matins depuis sa naissance ou presque, Emma se réveilla avec cette sensation familière : celle d’être en retard sur sa propre vie. Non qu’elle eût des obligations pressantes – son agenda était aussi vide qu’un dimanche pluvieux à Brest – mais elle portait en elle cette urgence mystérieuse, cette course perpétuelle vers un but qu’elle repoussait toujours plus loin pour vérifier qu’elle était capable de ne pas l’oublier en chemin. Oui, ne dites pas le contraire, vous aussi vous connaissez ces jeux où on joue à se faire du mal pour se faire du bien!
Deuxième mouvement : La rencontre avec le Docteur Girafe (version contemporaine)
C’est alors qu’Emma découvrit, au détour d’une procrastination particulièrement réussie (elle était allée acheter du pain et était revenue avec trois livres, un cactus et l’adresse d’une thérapeute), le cabinet de Sandrine-la-Syndicaliste des conflits intérieurs, docteure en démêlage d’âmes et spécialiste des harpes polyvagales.
« Bonjour Emma« , dit Sandrine en l’accueillant dans son bureau couleur de ciel méditerranéen. « J’ai cru comprendre que votre machine à vivre faisait des bruits étranges ?«
Emma hocha la tête, soudain émue par cette simplicité populiste de mécanicien-garagiste Car voilà bien le miracle de la thérapie : on y vient avec ses désordres bourgeois, ses petites misères de privilégiée, et l’on découvre que derrière nos trivialités se cachent des drames universels aussi vieux que l’humanité.
« Docteure« , dit Emma (et rien que ce mot « docteure » la rassurait, comme si quelqu’un enfin allait réparer sa mécanique défaillante), « je suis une procrastinatrice perfectionniste. Je veux que tout soit parfait, mais je n’arrive jamais à rien finir. C’est comme si j’étais allergique à ma propre efficacité.«
Sandrine sourit – ce sourire des syndicalistes-thérapeutes qui ont tout vu et gardent pourtant intact leur émerveillement devant la complexité humaine. « Emma« , dit-elle, « et si nous regardions ensemble votre partition intérieure ? Il se pourrait qu’elle soit simplement mal cadencée.«
Troisième mouvement : La découverte de la Harpe Polyvagale (Allegro ma non troppo)
Alors Sandrine sortit de sa caisse à outils un instrument conceptuel d’une beauté renversante : la harpe polyvagale d’Emma, calibrée sur mesure pour son système nerveux particulier.
« Voyez-vous, Emma« , expliqua Sandrine en faisant mine de pincer des cordes invisibles, « votre corps est un instrument de musique qui ne demande qu’à bien jouer. Seulement, personne ne vous a jamais appris le solfège émotionnel.«
Et là, miracle de la pédagogie thérapeutique, Emma découvrit qu’elle pouvait mettre des mots sur ses sensations internes. Qu’il y avait un niveau +3 (là où elle devenait « folle de rage contre elle-même »), un niveau +2 (l’angoisse productive), un +1 (l’efficacité douce), un 0 merveilleux (qu’elle avait oublié depuis l’enfance), et toute une gamme de niveaux négatifs allant de l’attente digne et patiente(-1), à la fatigue créatrice (-2) puis à l’effondrement total (-3).
« Ma main à la bouche pour le zéro« , récita Emma comme une écolière sage. « Ma main à l’œil pour le plus un. Au sommet de la tête pour le plus deux…«
Et pour la première fois depuis des années, Emma se sentit comprise par elle-même.
Quatrième mouvement : Le Dialogue avec ses parts intérieures (Andante con brio)
Car Emma, comme tout être humain digne de ce nom, n’était pas une mais plusieurs. Il y avait en elle :
Emma-la-Perfectionniste, qui voulait que tout soit irréprochable avant même d’avoir commencé. Cette Emma-là lisait trois livres avant d’écrire une ligne, vérifiait ses emails quinze fois avant de les envoyer, et préférait rater un rendez-vous plutôt que d’arriver imparfaitement coiffée.
Emma-l’Incarnée, qui avait un corps, des besoins, des limites biologiques, et qui se fatiguait d’être ignorée par les autres Emma. Cette Emma-là réclamait des pauses, du sommeil, des repas à heure fixe, et n’en pouvait plus d’être sacrifiée sur l’autel de la productivité.
Emma-la-Critique, ancienne protectrice reconvertie en bourgeoise du dedans, qui passait son temps à dire aux autres Emma qu’elles n’étaient pas suffisamment à la hauteur. Elle exigeait des cadences tayloristes. Cette Emma-là était épuisante mais, paradoxalement, épuisée. Elle se serait détestée elle même si elle n’était pas dépendante affective du productivisme moderne.
« Dis-moi, Emmas« , demanda Sandrine avec ce mélange de provocation syndicaliste et de patience infinie des professionnels de l’âme, « Laquelle de tes Emma souffre le plus ?«
Emma réfléchit. Pour la première fois, elle prenait le temps de regarder à l’intérieur au lieu de courir partout.
« Emma-l’Incarnée« , répondit-elle finalement. « Elle en a marre qu’on lui demande de travailler deux fois plus que les autres pour prouver qu’elle existe.«
Cinquième mouvement : L’Art de demander de l’aide (Résolution en mode mineur)
Alors Sandrine distribua des flyers à tous les passants. Les Emmas s’en saisirent d’un exemplaire qui changea sa vie : il y était écrit : « Et si demander de l’aide était de l’intelligence collaborative plutôt qu’un aveu de faiblesse ?«
Emma manqua de tomber à la renverse. Car voilà bien le tour de force de nos éducations bourgeoises : nous apprendre l’autonomie au point de nous rendre incapables de dépendance saine. Nous rendre si indépendants que nous finissons par dépendre de notre indépendance comme d’une drogue dure.
« Vous voulez dire« , balbutia Emma, « que je pourrais dire à mes collègues : ‘Pour ce nouveau projet, j’aimerais comprendre comment vous procédez habituellement’ au lieu de faire semblant de TOUT savoir SPONTANEMENT?«
« Exactement« , sourit Sandrine. « Et même mieux : vous pourriez dire ‘Je ne sais pas’ avec fierté, comme on dit ‘Je sais quelque chose d’important sur mes limites’.«
Emma se mit à pleurer. Pas de chagrin, mais de soulagement. Comme si on venait de lui rendre une permission qu’elle s’était interdite depuis l’enfance : celle d’être humaine, donc incomplète, donc ayant besoin des autres.
Sixième mouvement : La Transformation de la procrastination en Eustress (Scherzo et variations)
« Parlons maintenant de votre procrastination« , dit Sandrine en sortant de son arsenal thérapeutique l’arme ultime : le petit livre rouge de la déconstruction bienveillante des mécanismes.
« Emma, quand vous procrastinez, que faites-vous exactement ?«
« Je commence par ranger ma liste. Puis je me dis qu’avant de faire la première tâche, je devrais faire quelque chose de plus simple. Alors je fais cette chose simple. Puis une autre. Et à la fin de la journée, j’ai fait mille choses… sauf ce qui était prévu.«
« Et ces mille choses, elles étaient inutiles ?«
Emma réfléchit honnêtement. « Non… En fait, c’étaient des choses nécessaires. Juste… pas prioritaires.«
« Emma« , dit Sandrine avec cette douceur révolutionnaire, « et si vous ne procrastiniez pas ? Et si vous vous réglez tout simplement de façon plus subtile que les manuels de productivité ne l’imaginent ?«
Et là, Emma découvrit la différence entre dystress et eustress. Le distress, c’est quand on voit une montagne et qu’on se dit « jamais je n’y arriverai ». L’eustress, c’est quand on découpe cette montagne en mille petites collines qu’on sait déjà gravir.
« Votre cerveau« , expliqua Sandrine, « alterne entre tâches faciles et difficiles pour réguler votre dopamine. Elle diminue quand vous célébrez une réussite sur une tache simple et vous abordez la tache complexe avec un besoin moins urgent et vous pouvez prendre le temps de faire doucement pour y arriver. C’est génial ! Il suffit de le faire consciemment.«
Septième mouvement : L’Auto-compassion révolutionnaire (Finale en forme de berceuse)
Et puis Sandrine enseigna à Emma l’art le plus difficile au monde : se traiter soi-même comme on traiterait sa meilleure amie.
« Emma« , dit-elle, « imaginez que votre meilleure amie vienne vous voir en pleurs en disant : ‘Je ne suis pas assez efficace, je perds plus de temps que les autres, je dois travailler deux fois plus pour avoir les mêmes résultats.’ Que lui diriez-vous ?«
Emma n’hésita pas une seconde : « Je lui dirais qu’elle est formidable, qu’elle fait de son mieux, que chacun a son rythme, et que son travail est reconnu puisqu’on lui confie de nouvelles responsabilités.«
« Parfait. Maintenant, dites-vous la même chose.«
Emma essaya. C’était atrocement difficile. Comme si sa voix intérieure bienveillante était couverte par des années de critique automatique.
Mais petit à petit, miracle de la répétition thérapeutique, Emma apprit à entendre une nouvelle voix en elle. Une voix qui disait : « Ma chérie, tu fais de ton mieux. Ta façon de fonctionner n’est pas défaillante, elle est unique. Tu as le droit d’être imparfaite et aimée.«
Mouvement et 1/2 : Épilogue du nouveau commencement
Quand Emma sortit du cabinet de Sandrine, elle n’était pas « guérie » – car il n’y avait rien à guérir, seulement quelque chose à accorder. Elle était simplement réconciliée avec sa mélodie intérieure.
Le lendemain, au bureau, quand son collègue lui demanda comment elle comptait s’y prendre pour son nouveau projet, au lieu de bafouiller une réponse approximative, Emma dit simplement : « Je ne connais pas encore votre façon de procéder ici. Peux-tu me montrer ?«
Et son collègue, au lieu de la juger incompétente, fut ravi de partager son expertise.
Le soir, quand Emma se surprit à procrastiner, au lieu de se flageller, elle se dit : « Tiens, mon cerveau a besoin de réguler sa dopamine. Bon, je fais cette petite tâche facile, et après j’attaque le gros morceau.«
Et ça marchait.
Et quand l’anxiété montait à +2 sur sa harpe polyvagale, Emma posait sa main au niveau de ses yeux, respirait 7 temps d’inspirations / 3 temps d’expirations, cherchait un sourire sur un visage humain, et redescendait doucement vers son 0.
Car Emma avait découvert le secret le mieux gardé de l’existence : on n’est pas obligé d’être parfait pour mériter l’amour. On n’est pas obligé d’être efficace pour avoir de la valeur. On a le droit d’être humain, c’est-à-dire magnifiquement, glorieusement imparfait.
Et dans cette imperfection assumée, Emma trouva une forme de perfection plus vraie que toutes les excellences forcées : celle d’être authentiquement soi-même.
Fin provisoire, car les vraies histoires n’ont jamais de fin, seulement des commencements qui se multiplient à l’infini.
Note de l’auteure : Cette histoire est inspirée d’Emma, vraie comme le pain, courageuse comme l’amour, et qui a accepté d’apprendre à danser avec ses contradictions plutôt que de les combattre. Toutes les Emma ( et les Em-mecs) du monde sont invitées à se reconnaître dans ce miroir tendre.
P.S. Le Dr. Sandrine continue de soigner les âmes désaccordées dans son cabinet aux murs couleur de ciel. Les consultations incluent harpe polyvagale, démêlage de parts intérieures, et cours d’auto-compassion pour débutants. Efficacité non garantie mais transformation assurée.

