Le consentement et l’abnégation : deux chemins intérieurs profondément différents
« Le consentement unit toutes vos parties intérieures dans un « oui » lumineux, tandis que l’abnégation étouffe votre voix sous un « oui » qui cache un profond « non ». »
1. La différence entre consentement et abnégation
Perspective philosophique
Du point de vue philosophique, la dissociation entre une part de soi qui dit « non » et une autre qui dit « oui » peut être interprétée comme une manifestation des tensions inhérentes à la condition humaine, une dialectique entre le « soi authentique » et le « soi social » ou entre la liberté individuelle et la responsabilité collective.
Voici quelques perspectives philosophiques pour éclairer cette dynamique :
- Kant : La liberté positive
l’’autonomie comme capacité à suivre ses propres lois intérieures en pleine conscience est un exercice de liberté positive. Le consentement rejoint le concept d’authenticité chez Heidegger ou Sartre : choisir en accord avec son être profond. - Hegel : Dialectique du maître et de l’esclave
Selon la pensée de Hegel, cette dissociation pourrait être vue comme un moment de la dialectique : la lutte entre la reconnaissance de soi (le « non ») et le désir de reconnaissance par l’autre (le « oui »). La tension entre les deux forces pourrait être perçue comme un moteur de transformation et de prise de conscience. L’abnégation relève davantage d’une aliénation au sens hégélien, où le sujet se perd dans l’autre. Elle représente ce que Sartre appellerait la « mauvaise foi » – un déni de sa propre liberté et responsabilité. L’abnégation peut aussi être vue comme une forme de « servitude volontaire » (La Boétie), où la soumission devient un réflexe intériorisé. - Jean-Paul Sartre : La mauvaise foi
Pour Sartre, cette dissociation peut représenter un acte de « mauvaise foi » (mauvaise foi), où une personne renonce à son authenticité ou à son pouvoir de choix par peur des conséquences. Dire « oui » alors qu’on ressent un « non » pourrait être perçu comme une façon de se dérober à sa liberté, en se conformant aux attentes sociales ou relationnelles. - Friedrich Nietzsche : L’affirmation de soi
Nietzsche pourrait interpréter cela comme un conflit entre notre « volonté de puissance » (la force vitale qui pousse à s’affirmer et à créer) et les valeurs imposées par la morale ou la société qui nous incitent à la soumission. L’abnégation excessive pourrait être vue comme un déni de notre force intrinsèque. - Emanuel Levinas : La responsabilité éthique
Levinas, en revanche, valoriserait peut-être ce « oui » dit pour l’autre comme un acte d’éthique ultime, où la responsabilité envers l’autre prend le dessus sur le besoin personnel. Cela représenterait une sorte de transcendance dans laquelle l’être humain se met au service d’autrui. - Bouddhisme : L’illusion de l’ego
Dans une perspective bouddhiste, cette dissociation pourrait être vue comme une manifestation de l’illusion de séparation entre les désirs personnels et ceux des autres. La souffrance née de ce conflit pourrait être surmontée par une dissolution de l’ego, permettant une harmonie plus profonde entre les choix et les besoins.
Ainsi, d’un point de vue philosophique, ce conflit n’est pas seulement un problème à résoudre, mais une opportunité pour explorer les couches profondes de notre existence, de notre liberté
Perspective de la psychologie classique
Le consentement représente un acte d’acceptation consciente et intégrée. Il émerge d’une délibération intérieure où toutes les parties de soi sont entendues et respectées. La personne qui consent reconnaît ses propres besoins tout en choisissant librement de répondre aux besoins d’autrui. Cette décision est prise en pleine possession de ses moyens, avec une clarté cognitive et émotionnelle.
L’abnégation, en revanche, est un sacrifice compulsif d’une part de soi. Elle naît d’une scission intérieure où certaines parties (généralement les besoins et désirs authentiques) sont activement supprimées. Dans l’abnégation, la personne agit sous l’impulsion de schémas relationnels précoces, souvent liés à des croyances limitantes comme « je ne mérite pas » ou « mon rôle est de satisfaire les autres ». Ainsi c’est la part de soi qui est sous la pression d’un stress relationnel ( peur du jugement, peur de perdre de l’amour, peur de ne pas être à la hauteur, loyauté envers un système de valeurs… ) qui va prendre le contrôle de la décision, en soumettant les autres parts de soi.. avec pour effet immédiat d’une perte d’énergie corporelle et une sensation de déséquilibre.
Perspective de la théorie polyvagale
Selon la théorie de Stephen Porges, le consentement s’exprime dans un état d’engagement social sécurisé. Le système nerveux autonome est en équilibre, avec une activation optimale du nerf vague ventral. Dans cet état, la personne peut :
- Maintenir une connexion sociale authentique
- Ressentir des émotions nuancées
- Accéder à ses ressources cognitives supérieures
- Percevoir finement ses sensations corporelles
L’abnégation, elle, s’inscrit dans une réaction défensive subtile. Elle implique souvent une combinaison de figement (dorsal) et d’activation sympathique contenue. La personne se trouve dans une immobilisation avec vigilance, un état où :
- La connexion authentique est compromise
- Les sensations corporelles sont partiellement dissociées
- Les émotions sont simplifiées (peur prédominante)
- La cognition se limite à l’évitement du rejet
Perspective de la théorie du système de la famille intérieure.
Du point de vue de l’énergie du Self, cette dissociation entre une part de nous qui dit « non » et une autre qui dit « oui » peut représenter un désalignement entre le Self authentique (notre essence, notre centre) et nos parts protectrices ou adaptatives. Dans des cadres comme l’IFS (Internal Family Systems), ce conflit reflète souvent une lutte interne entre des parts exilées, blessées, ou protectrices qui cherchent à maintenir un équilibre, parfois au détriment de l’énergie du Self.
Voici comment cela pourrait être interprété :
- Fragmentation interne : L’énergie du Self est souvent fluide, calme et guidée par la clarté et la compassion. Lorsqu’une partie de nous dit « non » mais est contrecarrée par une autre qui dit « oui », cela peut être le signe que certaines « parts » prennent le dessus, souvent en raison de blessures non résolues ou d’une peur de pertes (comme l’amour ou l’acceptation).
- Compromis énergétique : Ce conflit peut entraîner une fuite d’énergie intérieure, car l’attention du Self est absorbée par ce tiraillement, au lieu d’être pleinement disponible pour guider nos choix avec sagesse et confiance.
- Polarisation des parts : On peut observer une polarisation entre des parts « managers » ou « protecteurs » (qui disent « oui » pour éviter le rejet ou maintenir une harmonie perçue) et des parts plus vulnérables ou exilées (qui veulent poser des limites et exprimer un « non »).
- Opportunité d’intégration : Ce genre de dissociation est une invitation à explorer ces parts conflictuelles avec curiosité, sans jugement. Lorsque le Self est pleinement présent, il devient possible de réconcilier ces énergies discordantes, en écoutant les besoins et motivations de chaque part, et en rétablissant une cohérence intérieure.
Du point de vue énergétique, chaque « oui » ou « non » aligné avec l’énergie du Self contribue à un sentiment de plénitude et d’intégrité.
Manifestations corporelles distinctes
La dissociation entre une part de nous qui dit « non » et une autre qui dit « oui » est un conflit interne qui s’active dans la lutte entre nos désirs authentiques, qui émergent de notre soi profond, et nos comportements conditionnés ou adaptatifs, qui cherchent à répondre à des attentes externes, à éviter des conflits, ou à préserver des relations.
Voici quelques dynamiques qu’on peut observer :
- Le conflit entre besoins : La partie qui dit « non » pourrait représenter un besoin non satisfait, comme le besoin de respect, d’autonomie ou de temps pour soi. La partie qui dit « oui », quant à elle, peut être motivée par des besoins tels que l’appartenance, la sécurité émotionnelle ou la peur du rejet.
- La théorie des schémas : Selon Jeffrey Young, ce conflit pourrait être lié à des schémas émotionnels ou cognitifs appris dans l’enfance, comme le schéma de la soumission (renoncer à ses besoins pour éviter le rejet ou l’abandon) ou celui du sacrifice de soi.
- La protection de l’autre au détriment de soi-même : Dire « oui » contre son propre « non » peut aussi être une façon inconsciente de protéger une relation, de maintenir l’équilibre familial ou de préserver une harmonie perçue, souvent au détriment de ses propres besoins émotionnels et physiques.
- La désintégration temporaire du soi : Cette dissociation peut entraîner une sensation de fragmentation, où le « moi intérieur » n’est pas aligné avec les actions ou les paroles extérieures, créant une tension psychologique, voire une dissonance cognitive.
Travailler sur cette dynamique implique souvent de développer une conscience de soi approfondie, en identifiant les besoins et les valeurs qui sous-tendent chaque « voix » intérieure.
| Manifestations physiques des sentiments : |
Consentement (Toutes mes parts de mon système intérieur sont d’accord, elles sentent pareil) |
Abnégation Mes parts de mon système intérieur ne sont pas d’accord, certaines disent non mais elles sont exilées par peur de quelque chose. Jugement des autres ? peur de perdre l’amour ? qui sait ? |
| Système nerveux | Régulé, Stabilité, équilibre | Oscillation entre hyperactivation et inhibition. |
| Energie | Significative | Faible : Fatigue et épuisement, sensation d’usure, de découragement |
| Muscles | Détendus mais toniques | Alerte constante, Tensions musculaires chroniques (particulièrement épaules, cou, mâchoire) |
| Cœur | Calme et lent | Accéléré, sensation de vide |
| Métabolisme | Cénesthésie fonctionnelle et énergique | Trouble digestif |
| Posture | Ouverte et équilibrée | Contractée, verrouillée ou effondrée |
| Visage | Expressif et vivant | Figé dans un sourire social ou une expression neutre |
| Voix | Claire et modulée | Étouffée, hésitante ou monotone |
2. S’orienter vers le consentement intérieur authentique
Restaurer la régulation intérieure
- Développer la conscience intéroceptive : Aidez vos patients à reconnaître les signaux de leur corps face aux demandes extérieures. La pratique régulière de scans corporels peut leur permettre d’identifier les sensations d’inconfort subtiles indiquant une abnégation imminente.
- Établir une sécurité neuroceptive : Selon la théorie polyvagale, créez d’abord un environnement thérapeutique qui active le système d’engagement social. Utilisez le contact visuel bienveillant, une voix mélodieuse et des expressions faciales animées pour signaler la sécurité au système nerveux autonome du patient.
- Pratiquer la régulation émotionnelle : Enseignez des techniques d’auto-apaisement (respiration diaphragmatique, ancrage, cohérence cardiaque) qui permettent de rester présent face à l’inconfort du conflit potentiel plutôt que de basculer dans l’abnégation.
Cultiver l’unité intérieure
- Développer la communication non-violente : Enseignez les principes de Marshall Rosenberg pour identifier vos sensations-émotions, sentiments et besoins. Exprimer vos besoins sans les juger ou les cataloguer comme négatives ou limitantes, sans accusation et au contraire avec empathie et compassion. Retrouver l’énergie des besoins accueillis.
- Dialogue avec les parties intérieures : Installez un dialogue entre les parts des sentiments identifiés. L’IFS (Internal Family Systems) vous aidera à identifier les relations entre les différents sentiments, vos « sous-personnalités » qui sont souvent soit ignorantes les uns des autres, soit exilées, soit en conflit. Particulièrement, travaillez à reconnaître et valoriser la partie qui cherche à protéger par l’abnégation, tout en l’invitant à trouver des stratégies plus adaptées.
- Réhabiliter le désir authentique : Dans cette écoute, vous apprenez à vous connaitre en finesse dans les différentes situations et vous explorerez progressivement vos véritables désirs, souvent étouffés/refoulés depuis longtemps pour des bénéfices secondaires souvent associés à la protection de vos peurs. Des exercices simples comme « si personne ne jugeait, je voudrais… » peuvent initier cette reconnexion. Oh, et puis n’oubliez pas de respirer large et rythmé pendant cet exercice : vous êtes responsable de reconnecter votre corps
- Pratiquer la pleine présence : La méditation de pleine conscience aide à développer la capacité à rester présent avec l’ensemble de son expérience, y compris les sensations d’inconfort qui surviennent lors de la défense de ses limites. C’est un geste très rapide de recentrage si vous le faites sans y penser. Entrainez vous à vous réaligner en 5 secondes
3. Transformer la relation au conflit au sein de votre système de votre famille interne
- Redéfinir le conflit : Aidez vos parts à percevoir le conflit non comme une menace à la relation, mais comme une opportunité d’approfondir l’authenticité et l’intimité. Le philosophe Martin Buber parlerait ici de passer d’une relation « Je-Ça » (instrumentale) à une relation « Je-Tu » (authentique).
- Créer des espaces de régulation émotionnelle : Les tensions peuvent être apaisées en prenant un temps pour vous, avant de répondre ou de réagir. Cela peut inclure des techniques comme la cohérence cardiaque, des pauses méditatives, ou même une simple marche pour retrouver votre calme intérieur. Ralentir c’est aussi la première étape pour entrer dans une communication non violente avec soi même pour une curiosité de soi et de ses besoins ambivalents.
- Développer la communication non-violente : Enseignez les principes de Marshall Rosenberg pour exprimer ses besoins sans accusation et formuler des demandes claires plutôt que des exigences.
- Développer l’auto-compassion : Rappelez-vous que vos besoins ont autant de valeur que ceux des autres. Cultiver une bienveillance envers vous-même peut vous aider à prendre des décisions alignées avec votre bien-être.
- La communication assertive : Apprendre à exprimer vos besoins et vos limites de manière respectueuse mais ferme. Par exemple, utiliser des phrases comme : « Je comprends ton besoin, mais voici ce qui est important pour moi. » Cela permet d’éviter le ressentiment tout en créant un espace pour un dialogue authentique.
- Revenir à vos valeurs essentielles : Identifier vos valeurs profondes et vous demander comment vous pouvez agir de manière cohérente avec elles, même dans des situations conflictuelles. Dites vos valeurs n’est pas s’opposer
- La négociation bienveillante : Trouver un compromis où vos besoins et ceux de l’autre sont pris en compte. Parfois, une solution « gagnant-gagnant » peut émerger en explorant les options ensemble.
- Affirmation progressive : Si dire « non » semble difficile, commencer par de petits actes affirmatifs, en vous autorisant à prendre votre place doucement mais fermement.
- Expérimenter graduellement : Exprimez avec simplicité vos limites dans des contextes de sécurité décroissante, en commençant par des situations à faible enjeu émotionnel.
- Inventer votre propre jeu pour mettre en amitié vos valeurs dominantes et vos valeurs conciliantes. Ayez de l’humour, mettez-les en scène. Toutes les pratiques projectives qui favorisent régulation du système nerveux et les ressentis positifs ( fantaisie du moral, techniques inspirées de la théorie polyvagale (chant, vibration, mouvements rythmiques), peuvent être particulièrement utiles pour restaurer l’équilibre.
4. Exercice pratique : Cartographie corporelle du consentement vs abnégation
Cette méthode est inspirée du FELT SENSE POLYVAGAL MODEL : Dessinez deux silhouettes corporelles :
- Sur l’une, représentez avec des couleurs et des mots les sensations physiques, émotions, souvenirs, et pensées associées à l’abnégation
- Sur l’autre, représentez les sensations physiques, émotions, souvenirs, et pensées associées au consentement
Cet exercice aide à créer une carte sensorielle qui servira de boussole intérieure pour distinguer ces deux états à l’avenir.
Le chemin du consentement authentique passe par une réintégration progressive de toutes les parties de soi dans un dialogue intérieur respectueux, soutenu par un système nerveux autonome régulé. C’est un processus qui demande patience et compassion, mais qui ouvre la voie à des relations plus authentiques et épanouissantes, tant avec soi-même qu’avec les autres.
et de notre connexion avec autrui. Ce que l’on choisit d’en faire peut devenir un chemin de transformation et de sens. Qu’en pensez-vous ?
Conclusion être ou ne pas être soi ?
Plutôt que de vivre dans l’abnégation face aux tensions relationnelles et aux conflits d’intérêt, je vous propose une approche basée sur l’écoute de soi, l’affirmation douce et la recherche d’équilibre entre , en premier lieu, vos différents besoins et ensuite, ceux des autres.
Au-delà de l’abnégation, il s’agit de redéfinir la dynamique relationnelle pour qu’elle soit basée sur le respect total de soi avant même le respect mutuel. Cela demande parfois du courage pour explorer son soi avec curiosité et lucidité, mais aussi une belle dose de douceur envers soi-même.
Attention Danger:
L’abnégation en mode sacrifice n’est pas un cadeau fait à la relation qui se transforme automatiquement en système pervers Victime Persécuteur sauveteur.
« Accepter l’abnégation chez ceux qu’on aime est aussi difficile que de supporter leur égoïsme » (Paule Saint Onge)


