Du chaos à la conscience : une approche intégrative du développement psychoaffectif et cognitif
Une exploration approfondie pour comprendre et accompagner les fonctionnements atypiques
Une approche en Sciences de l’Éducation et Psychologie
Introduction : au-delà des injonctions à la pleine conscience
La « pleine conscience » est devenue le remède universel proposé aux personnes souffrant de troubles attentionnels, d’impulsivité ou d’anxiété. Pourtant, cette recommandation est souvent mal comprise, interprétée comme une invitation au « vide mental » — une tâche particulièrement ardue, voire contre-productive, pour un esprit TDAH naturellement effervescent.
Ce cours propose une vision radicalement différente : nous n’avons pas besoin de vider notre esprit, mais d’apprendre à cultiver activement notre pensée. Il s’agit moins de supprimer les idées que d’apprendre à les orchestrer, de transformer le chaos créatif en conscience organisée.
Comme l’écrivait Edgar Morin : « La pensée complexe est animée par une tension permanente entre l’aspiration à un savoir non parcellaire, non cloisonné, non réducteur, et la reconnaissance de l’inachèvement et de l’incomplétude de toute connaissance. » Cette tension même est le terreau fertile où peut s’épanouir une conscience plus riche, plus nuancée et plus libre.
Partie I : Les Fondements Neurobiologiques de la Conscience — Une Lecture Polyvagale
La Hiérarchie Neurologique du Développement Conscient
La théorie polyvagale de Stephen Porges nous offre une grille de lecture précieuse pour comprendre les fondements neurobiologiques des trois niveaux de conscience que nous explorerons.
Le Circuit Dorsal Vagal et la Conscience de Survie
Le circuit vagal dorsal, phylogénétiquement le plus ancien, est associé aux réponses d’immobilisation et de dissociation. Lorsque ce circuit domine notre expérience :
- Nos idées surgissent de façon anarchique, guidées uniquement par des impératifs de survie
- Nous restons dans une conscience rudimentaire, réactive, sans distance critique
- Nous sommes dans ce que Francisco Varela appellerait un « couplage structural » primaire avec notre environnement
Pour les personnes TDAH, les moments de surcharge cognitive peuvent activer ce circuit, provoquant une forme de « paralysie de l’action » où la procrastination devient un mécanisme défensif face au sentiment d’être submergé.
Le système sympathique et la conscience individualiste
Le système nerveux sympathique, associé aux réponses de mobilisation (combat/fuite), correspond à l’émergence d’une conscience individualiste :
- Nous devenons capables de mobiliser nos ressources pour défendre nos besoins individuels
- La distinction soi/non-soi s’affirme plus clairement
- Cependant, cette conscience reste fondamentalement réactive et souvent polarisée
Les personnes au fonctionnement impulsif ou hyperactif peuvent être « coincées » dans ce mode sympathique, avec une conscience hypervigilante mais fragmentée, constamment en alerte mais peinant à intégrer les expériences dans une cohérence.
Le circuit ventral vagal et les consciences élaborées
Le circuit vagal ventral, le plus récent sur le plan évolutif, permet l’engagement social sécurisé et constitue le substrat neurobiologique des niveaux de conscience plus élaborés :
- Il facilite la co-régulation et donc la conscience partagée
- Il permet l’intégration complexe des informations nécessaires à la conscience relationnelle
- Il soutient la neuroception de sécurité indispensable à l’exploration des états de conscience transpersonnels
Ce circuit, lorsqu’il est activé, permet aux personnes TDAH d’accéder à un état « d’hyperfocus positif » où leur attention naturellement divergente devient une ressource plutôt qu’un handicap.
L’état neuroceptif : fondement de la qualité de conscience
La neuroception, ce processus subconscient d’évaluation de la sécurité ou du danger, influence profondément notre capacité à accéder aux différents niveaux de conscience :
- En état de neuroception de danger, nous régressons vers des niveaux de conscience plus primitifs
- En état de neuroception de sécurité, nous pouvons accéder à des états de conscience plus élaborés
- La fluctuation de cette neuroception explique en partie pourquoi notre qualité de conscience varie selon les contextes
Application pratique pour les personnes TDAH : L’établissement systématique d’un environnement neuroceptivement sécurisant (prévisibilité, absence de jugement, soutien bienveillant) constitue le préalable indispensable à tout travail sur la qualité attentionnelle.
Partie II : L’IFS et le Modèle des Parts — Orchestrer la Pluralité Intérieure
La Structure Polyphonique de la Conscience
Le modèle de l’Internal Family Systems (IFS) développé par Richard Schwartz offre une métaphore puissante pour comprendre la conscience non comme une entité monolithique, mais comme une orchestration de « parts » distinctes.
Les Parts Protectrices et la Conscience Individualiste
Nos « protecteurs » (managers et pompiers dans la terminologie IFS) fonctionnent souvent au niveau de la conscience individualiste :
- Ils cherchent à défendre l’intégrité du système-self mais souvent de façon rigide ou réactive
- Ils peuvent entraver l’accès aux consciences plus élaborées lorsqu’ils sont hyperactivés
- Ils sont parfois à l’origine des comportements impulsifs ou évitants
Pour une personne TDAH, certaines « parts » peuvent avoir développé des stratégies de protection extrêmes face aux expériences répétées d’échec, de rejet ou d’incompréhension.
Le dialogue intérieur comme chemin vers la conscience partagée
Le travail d’identification et d’harmonisation des parts intérieures constitue une voie royale vers le développement d’une conscience partagée, d’abord avec soi-même :
- La reconnaissance de la légitimité des besoins de chaque part (même celles aux comportements problématiques)
- L’établissement d’un dialogue intérieur où chaque part est écoutée sans être nécessairement suivie
- L’intégration progressive des polarités internes
Comme le souligne Fabienne Lerbet-Sereni dans ses travaux sur l’autonomie relationnelle, c’est paradoxalement en reconnaissant notre pluralité intérieure que nous accédons à une forme d’unité plus authentique.
Le self leadership et l’accès à la conscience relationnelle
Le concept de « Self » en IFS — cet espace de conscience calme, curieux, connecté et compatissant — représente l’état optimal pour accéder à la conscience relationnelle :
- Il permet de tenir ensemble les différentes parts sans être submergé par aucune
- Il facilite la méta-conscience, cette capacité à observer nos propres processus mentaux
- Il constitue la base sécure à partir de laquelle explorer des états de conscience transpersonnels
Application pratique pour les personnes TDAH : L’identification des parts hyperactives ou procrastinatrices, non pour les supprimer mais pour comprendre leurs intentions protectrices, permet une autorégulation beaucoup plus efficace que les approches purement comportementales.
Partie III : La Gestion Mentale et la Construction Active de la Pensée
Du Ressenti à la Pensée Élaborée : Les Gestes Mentaux
La gestion mentale d’Antoine de La Garanderie, enrichie par les travaux de Georges Lerbet, nous offre une cartographie précieuse des gestes cognitifs permettant de passer de l’idée spontanée à la pensée construite.
L’Attention : Fondement de la Conscience Individuelle
Le geste d’attention constitue la porte d’entrée de toute activité cognitive élaborée :
- Il ne s’agit pas d’une attention passive, mais d’un acte mental délibéré
- Cette attention s’accompagne d’un projet mental qui lui donne sens et direction
- Elle implique un dialogue entre perception et évocation
Pour les personnes TDAH, la difficulté n’est pas tant l’incapacité à être attentif que la surcharge attentionnelle — une attention excessive mais mal hiérarchisée. L’enjeu est donc moins d’augmenter la capacité attentionnelle que d’apprendre à la diriger intentionnellement.
La mémorisation et l’imagination : vers la conscience partagée
Les gestes de mémorisation et d’imagination permettent d’élargir l’horizon de notre conscience :
- La mémorisation n’est pas stockage passif mais reconstruction active d’un sens
- L’imagination permet de se projeter dans des perspectives alternatives
- Ces deux gestes soutiennent l’empathie cognitive nécessaire à la conscience partagée
Comme le souligne Varela dans « L’inscription corporelle de l’esprit », notre cognition est fondamentalement énactive — nous ne représentons pas un monde prédonné, nous le faisons émerger par nos actes cognitifs.
La compréhension et la réflexion : fondements de la conscience relationnelle
Les gestes de compréhension et de réflexion permettent l’émergence d’une véritable conscience relationnelle :
- La compréhension établit des liens entre des éléments précédemment isolés
- La réflexion permet la prise de recul et l’émergence d’une méta-conscience
- Ces gestes transforment les relations en objets de pensée à part entière
Application pratique pour les personnes TDAH et leurs accompagnants : Plutôt que d’imposer une méthode unique, explorer avec la personne ses évoqués mentaux prédominants (visuels, auditifs, kinesthésiques) et ses projets de sens privilégiés pour co-construire des stratégies attentionnelles personnalisées.
Partie IV : L’Auto-Organisation et la Conscience Émergente — Apports de la Pensée Complexe
L’Autonomie Cognitive comme Propriété Émergente
Les travaux d’Edgar Morin et de Francisco Varela sur l’auto-organisation nous invitent à considérer les différents niveaux de conscience non comme des acquisitions séquentielles, mais comme des propriétés émergentes d’un système complexe.
Autonomie et Dépendance : Le Paradoxe de la Conscience
Comme le souligne Edgar Morin : « L’autonomie humaine est complexe puisqu’elle dépend de conditions culturelles et sociales« . Cette perspective nous permet de comprendre que :
- La conscience individualiste n’est pas antagoniste mais complémentaire à la conscience partagée
- L’autonomie cognitive se nourrit paradoxalement des interdépendances
- Les consciences plus élaborées n’effacent pas les précédentes mais les intègrent
Georges Lerbet, dans ses travaux sur l’autonomie, a brillamment démontré comment le sujet construit son autonomie dans « l’entre-deux » relationnel, jamais dans l’isolement.
La récursivité des niveaux de conscience
La pensée complexe nous invite à voir les relations entre les différents niveaux de conscience comme récursives plutôt que simplement hiérarchiques :
- La conscience individuelle nourrit la conscience partagée qui enrichit en retour la conscience individuelle
- La conscience relationnelle émerge de la conscience partagée tout en la transformant
- Chaque niveau contient en germe les autres niveaux
Cette vision récursive rejoint ce que Fabienne Lerbet-Sereni nomme « l’autonomie relationnelle » — cette capacité paradoxale à être pleinement soi dans et par la relation à l’autre.
L’énaction : faire émerger un monde significatif
La théorie de l’énaction de Varela nous rappelle que la conscience n’est pas un simple reflet du monde mais une co-création :
- Nous ne percevons pas passivement un monde prédonné
- Nous faisons émerger un monde par nos actions cognitives
- Cette émergence se réalise toujours dans un couplage structure avec l’environnement
Application pratique pour les personnes TDAH : Reconnaître et valoriser leur capacité unique à percevoir des connexions non conventionnelles et à faire émerger des mondes alternatifs, tout en les aidant à développer les compétences méta-cognitives nécessaires pour naviguer entre ces mondes.
Partie V : applications pratiques — du modèle théorique à l’accompagnement concret
Pour les psychologues et accompagnants : une boîte à outils intégrée
Évaluation multidimensionnelle
Une approche intégrative de l’accompagnement commence par une évaluation qui prend en compte :
- L’état neuroceptif prédominant (lecture polyvagale)
- Le système des parts intérieures (lecture IFS)
- Les projets de sens et modalités évocatives privilégiées (lecture en gestion mentale)
- Les conditions relationnelles et environnementales (lecture systémique)
Interventions stratifiées
Sur cette base, l’accompagnement peut se déployer en plusieurs niveaux d’intervention complémentaires :
- Niveau Neurophysiologique : Régulation du système nerveux autonome
- Techniques de respiration vagale
- Exercices proprioceptifs d’ancrage
- Régulation des rythmes biologiques (sommeil, alimentation)
- Niveau des Parts Intérieures : Harmonisation du système-self
- Identification et dialogue avec les parts impulsives ou procrastinatrices
- Décharge des fardeaux émotionnels des parts blessées
- Restauration du Self leadership
- Niveau Cognitif : Développement des gestes mentaux
- Entraînement à l’attention dirigée
- Développement de la flexibilité cognitive
- Structuration des processus de pensée
- Niveau Relationnel : Enrichissement du contexte intersubjectif
- Création d’espaces relationnels sécurisants
- Développement de la communication empathique
- Exploration des dynamiques systémiques
Pour les personnes TDAH : cultiver la pensée plutôt que la vider

Redéfinir la « pleine conscience » pour les esprits divergents
La pleine conscience, pour un esprit TDAH, peut être reconceptualisée comme :
- Non pas l’absence de pensées, mais leur orchestration consciente
- Non pas la focalisation étroite, mais l’attention panoramique intentionnelle
- Non pas la suppression des distractions, mais leur intégration dans un tout cohérent
Pratiquer « l’allégresse du doute » plutôt que la certitude anxieuse
Comme vous le suggérez si justement, il s’agit d’apprendre à « manier le doute avec allégresse » :
- Accueillir la multiplicité des idées comme une richesse plutôt qu’une dispersion
- Transformer l’incertitude d’une pensée en exploration plutôt qu’en paralysie
- Cultiver la curiosité comme antidote à l’anxiété de performance
De la focalisation imposée à l’attention choisie
L’enjeu n’est pas d’imposer une focalisation contre-nature, mais de développer :
- La conscience des moments de transition attentionnelle
- La capacité à diriger intentionnellement son attention
- La liberté de naviguer fluidement entre attention focalisée et distribuée
Pour les parents d’enfants TDAH : co-construire un échafaudage cognitif
Soutenir sans contraindre l’architecture attentionnelle
Le rôle parental peut être redéfini comme celui d’un « échafaudeur cognitif » qui :
- Offre une structure externe en attendant que l’auto-régulation se développe
- Adapte cette structure aux spécificités cognitives de l’enfant
- Retire progressivement les échafaudages lorsqu’ils deviennent inutiles
Modéliser plutôt qu’Exiger les Gestes Mentaux
L’apprentissage des gestes mentaux se fait principalement par modelage :
- Verbaliser vos propres processus de pensée (« Je vais prendre un moment pour réfléchir à… »)
- Rendre visibles les étapes intermédiaires entre idée et action
- Valoriser le processus autant que le résultat
Cultiver un Environnement « Neuroceptivement » Sécurisant
La qualité de l’environnement relationnel est fondamentale :
- Maintenir une prévisibilité suffisante (mais non rigide)
- Offrir une acceptation inconditionnelle distincte de l’approbation des comportements
- Célébrer les réussites sans attacher la valeur personnelle aux performances
Conclusion : Vers une Écologie de la Conscience
Notre voyage à travers ces différentes perspectives théoriques nous invite à considérer le développement de la conscience comme une écologie complexe plutôt que comme un simple parcours linéaire.
Les trois niveaux de conscience — individualiste, partagée et relationnelle — forment un système dynamique où chaque niveau nourrit et transforme les autres. Pour les personnes au fonctionnement neurocognitif atypique, comme dans le TDAH, l’enjeu n’est pas de normaliser leur conscience mais d’en cultiver les potentialités uniques.
Comme le souligne Edgar Morin, « La pensée complexe ne résout pas d’elle-même les problèmes, mais elle constitue une aide à la stratégie qui peut les résoudre« . C’est dans cet esprit que nous avons proposé non pas une méthode clé en main, mais une cartographie conceptuelle pour mieux naviguer dans les territoires parfois chaotiques, souvent créatifs, toujours riches de la conscience humaine dans toute sa diversité.
Cultiver sa pensée sans peur, manier le doute avec allégresse, inventer en liberté — voilà peut-être l’essence même d’une conscience pleinement vivante, qu’elle soit neurotypique ou neuroatypique.
Bibliographie Sélective
- Morin, E. (2005). Introduction à la pensée complexe. Points.
- Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-regulation. Norton.
- Schwartz, R. C. (2021). No Bad Parts: Healing Trauma and Restoring Wholeness with the Internal Family Systems Model. Sounds True.
- Varela, F., Thompson, E., & Rosch, E. (2017). L’inscription corporelle de l’esprit : sciences cognitives et expérience humaine. Seuil.
- La Garanderie, A. de. (2013). Comprendre les chemins de la connaissance : Une pédagogie du sens. Chronique Sociale.
- Lerbet, G. (1995). Les nouvelles sciences de l’éducation. Nathan.
- Lerbet-Sereni, F. (2004). L’accompagnement entre paradoxe et quiproquo : théorie, éthique et épistémologie d’un métier impossible. Les Cahiers d’Études du CUEEP.
Ce texte constitue une approche théorique intégrative qui doit être adaptée aux besoins spécifiques de chaque personne. Il ne remplace en aucun cas un accompagnement personnalisé par un professionnel qualifié.
